Friday, May 14, 2010

Voyages.

Et maintenant, permettez-moi, si vous le voulez bien, de faire quelques petits voyages avec vous en France.

En sortant de Saint Sébastien, en arrivant à la frontière, nous traversons la Bidassoa où se trouve l’Ile des Faisans. Là, eut lieu la rencontre de Louis XIV avec sa fiancée l’Infante d’Espagne, Marie Thérèse. Nous pouvons imaginer le contraste : d’un côté les courtisans du Roi Soleil, avec leurs habite chamarrés, leurs rubans, leurs perruques, leurs mollets mis en valeur. De l’autre, les Espagnoles, maigres, austères, les cheveux coupés court, toujours en noir, toujours en deuil depuis la mort de Felipe II. Les Espagnols ne nous ont jamais pardonné ce Bourbon grand père de leur future premier Bourbon (à qui beaucoup veulent bien attribuer la décadence de l’Espagne). Ni la malheureuse incursion de Napoléon qui sema malgré tout des idées de liberté, d’égalité (certes pas de fraternité!). Ni la “Carmen” de Bizet avec le malsonnant “toreador”. Ce sentiment est encore lattant en Espagne. J’en sais quelque chose. Les espagnols, courées de gallicismes, se sont réfugiés dans la culture allemande, faisant ainsi un judicieux contrepoids à leur lourde héritage maure-séfardie, un choix né sans doute, de ce bref moment de l’histoire où les deux pays se trouvèrent réunis souls le règne du rejeton de Juana la Loca et de son époux Felipe el Hermoso.

En traversant le Pont International, nous arrivons à Hendaye. Je connais bien la côte basque, l’ayant parcourue mille et une fois. C’est un charmant pays, sans grandes industries, ce qui malheureusement provoque une forte migration soit vers Paris, soit vers l’Amérique du nord, du centre et du sud. Aux Etats-Unis, notamment au Nebraska ils forment d’impressionnantes tribus comme bergers de moutons, conservant leur langue, leurs chansons et danses si gaies (et apprenant l’anglais). Le paysage se conserve toujours vert : il pleut souvent au pays basque. De douces collines s’étagent graduellement vers les cimes des Pyrénées, le tout parsème des traditionnelles maisons basques aux murs blancs aux toits et volets rouges, couleurs qui composent avec le vert de l’herbe, le drapeau basque. L’origine de la maison basque este incertaine: les uns assurent qu’elle vint de la mer, de Normandie peut-être. à Saint Jean de Luz, charmante petite ville estivale, se trouvent La Maison de l’Infante aux sévères lignes espagnoles, où séjourna Marie Thérèse en veille de son mariage, et la résidence du roi aux lignes plus classiques. La cérémonie eut lieu à l’église dont la porte par où passa le couple royal fut scellée à jamais. Sur la rive opposée, à l’entrée du port des pécheurs, la petite ville de Ciboure est fière de la maison où vécu le grand compositeur impressionniste, Ravel. Plus au nord, toujours sur la côte, Biarritz est la plus célèbre des plages grâce à l’impératrice Eugénie de Mohtijo, épouse de Napoléon III. Ayant la nostalgie de l’Espagne où elle était née, elle s’y sentait plus proche de son pays dont elle pouvait apercevoir les phares para temps clair. Rappelons nous qu’à cet endroit, la côte forme un angle droit parfait quoique arrondi à l’intersection… Un peu plus à l’est, la ville commerçante de Bayonne est fière de sa jolie cathédrale gothique et de ses remparts à la Vauban encore intacts et agrémentés de jardins et de pelouses. Bayonne possède aussi un des plus beaux monuments aux morts de France. En général je les trouve plutôt laids mais celui-ci est impressionnant de simplicité : c’est un long mural en 0ierre taillée d’où ressortent des Statues grandeur nature, d’un côté le paysan basque devant sa charrue et sa paire de bœufs, de l’autre le poilu dans sa tranchée, les mais appuyées sur son fusil. C’est sobre et beau. Bayonne est célèbre aussi pour son chocolat, ses petits-fours, son jambon, son linge basque. Elle à aussi son côté historique. L’un des épisodes des plus connus :la rencontre de Napoléon avec le détrôné Carlos III et son fils le futur Fernando VII, au château de Marracq.

De Bayonne, nous prenons la route vers Saint-Jean-Pied-de-Port. Là se trouve le joli petit pont romain sur la Nive où j’essayais enfant, d’attraper des écrevisses avec une simple fourchette, tout en soulevant avec précaution les lords cailloux. N’ayez crainte! Les crustacés étaient plus rapides que moi ! La vieille église au style un peu lourd, fait angle avec un deuxième pont, beaucoup plus moderne ! (du Moyen-âge ?) Una arcade élevée où se blottit une Vierge souriante se tourne vers le sud, vers l’Espagne, actuellement denominée la rue d’Espagne dont les gros pavés on été piétinés par des milliers de pèlerins s’acheminant vers Santiago de Compostela. Vers le nord, la Grand rue, à la côte de rue, bordée de vielles maisons portant de dates 16.., 17.., et qui monte à la Citadelle presque en ruines. Un jour vers 1931-1932, je rencontrais le Prince de Galles en tenue dégagée et coiffé d’un béret basque bien enfoncé et chaussé d’espadrilles du pays. Il était accompagné d’une jeune femme (Wallis Simpson ?) et d’un couple de leur âge environ. Les quatre, de petite taille. Le prince me sembla timide et décoloré. Il esquiva mon regard curieux.

Je ne veux pas oublier Ainhoa, un charmant petit village enfoui dans la montagne et qui à conservé plusieurs maisons vraiment anciennes et bien basques. Le fronton est très animé, surtout le dimanche les pelotaris jouent à la main nue, ou à la « chistera » une sorte de panier allongé attaché au poignet. Il existe aussi un très bon restaurant… un peu cher.

En retournant à Bayonne nous prenons la route sur Pau, la capitale du Béarn. Mais en passant par Artix, laissez-moi vous conter les interminables journées d’ennui que j’y aie passées. Ma seule distraction était la lecture des romans de Delly qui à eux seul constituaient la bibliothèque de ma tante Marie. En revanche la chère y était excellente, tout en particulier les confits d’oie, la succulente « garbure » et le malicieux petit vin du Gave ainsi que les pèches de Monein. Ma tante avait comme passion les chevaux et les chrysanthèmes qu’elles cultivaient avec un soin tout particulier. Elle avait perdu son fils unique âgé de vingt ans des suites de la tuberculose. En ce temps là les antibiotiques n’avaient pas été découverts. Tos les ans, à la Toussaint, ma tante allait déposer sur la tombe de son fils une superbe gerbe de sa fleur préférée. Les guerres de religions avaient dû laisser des traces dans le pays car en général les gens étaient plutôt sceptiques, à l’esprit railleur. Le futur Henri IV n’avait-il pas dit en acceptant la couronne de France « Paris vaut bien une messe » ? Le fait est qu’au moment du dessert, j’avais à déchiffrer des histoires et gravures assez gaillardes que je ne comprenais qu’à demi tandis que les grandes personnes souriaient discrètement. Ceci en contraposition des assiettes a dessert d’Hasparren qui décrivait la vie de Jeanne d’Arc en douze épisodes. Ma digestion en était troublée devant la possibilité que le numéro 12, la mort au bûcher, me fut destiné. Les souvenirs plutôt négatifs d’Artix furent en grande partie effacés lorsqu’en 1939, mon mari et moi y allâmes passer deux ou trois jours pour recevoir un petit legs qui nous permit de payer notre passage pour l’Amérique. Nous en profitions pour faire un aller et retour à bicyclette à Pau et aussi jusqu’à Os-Massillon. Nous ne trouvâmes que quelques masures délabrées. Je ne sais si depuis, le roi pétrole ayant fait son apparition à Lacq, les choses se sont améliorées.

A Pau une jolie promenade face aux Pyrénées, permet d’admirer la chaine ininterrompue des cimes neigeuses. Dans un de ces nombreux replis se blottit la grotte de Lourdes célèbre par ses miracles… En arrivant a Carcassonne, nous retrouvons la cité médiévale en parfait état, il est vrai que fortement restaurée par Viollet-le-Duc au XIX siècle. Mais les remparts, les donjons, les tourelles ont gardé le charme pictural du Moyen-Age. Un soir, en cours de route, nous pernoctions dans l’hôtel enfermé dans son enceinte. Le lendemain, étant restée la dernière dans notre chambre à boucler la valise, je me perdais dans le dédale des escaliers en colimaçon et arrivais toute essoufflée à la salle à manger où m’attendaient mon mari et mes enfants : pour un moment j’avais crainte de tomber à jamais dans une oubliette !...

En continuant la route vers la vallée du Rhône, nous trouvons Nîmes aux belles arènes romaines et où ont encore lieu des courses de taureaux. Un parc renferme de nombreuses statues romaines, mais sans doute, le monument le plus célèbre est la « Maison Carrée ». Il y a quelques jours, je suis allée avec ma fille à Charlotteville (Virginia) et, à ma grande surprise, j’ai appris que Jefferson s’était inspiré de la dite « Maison Carrée » pour l’architecture de sa propre maison. Alors j’ai supposé que de là partait la mode des maisons a colonnes si en vogue au sud des Etats-Unis comme la fameuse mansion du film « Autant en Emporte le Vent ». Vous voudrez bien m’éclairer sur ce point.

Je mentionne en passant le superbe « Pont du Gard » aqueduc romain de 49 mètres de haut.

En remontant la vallée du Rhône nous trouvons Avignon avec le Palais des Papes et son non moins fameux pont sur le fleuve dont nous fredonnions, enfants, la chanson. Actuellement il est à moitié détruit et l’on ne peut y danser … qu’en en retournant par le même chemin.

Plus au nord, Orange possède un superbe théâtre romain en excellent état, où l’on interprète des pièces des classiques grecs et français et des opéras… La ville actuelle est dominée par des vestiges impressionnants d’une ville romaine complète, parfaitement reconnaissable dans ses moindres détails. Mais ce qui me surprit d’avantage, ce fut un tout petit musée où nous rentrions tout à fait par hasard, et où nous découvrîmes les origines de la famille royale hollandaise. Cette province d’Orange faisait partie du patrimoine de Guillaume de Nassau, que prit le titre de Guillaume d’Orange et fut le fondateur de la dynastie. De nombreuses photographies de l’imposante reine Wilhelmine, de sa fille la reine Juliana et des quatre princesses, ainsi que des portraits de leurs ancêtres. J’ai trouvé amusant, assez ironique, que le couleur orange du tricolore de la ville de New York est une origine si française… et il me serait agréable d’oublier para contre qu’il en este de même des fanatiques d’Ulster qui brandissent cette couleur le jour de la bataille du Boyne et de ce fait enragent la population irlandaise catholique.

Du côté Atlantique, j’ai parcouru le littoral des Pyrénées au Havre pour reprendre le bateau sur New York. Ma fille Paulette ayant eu la malencontreuse idée de faire une drise d’appendicite en cours de route, il fallut nous arrêter à Rennes, capitale de la Bretagne. J’ai ainsi pu faire connaissance de cette ville un peu maussade, sise sur La Vilaine qui porte bien son nom. L’opération eut lieu à l’Hôtel-Dieu après avoir demandé conseil à la gendarmerie. De jeunes médecins très aimables s’occupèrent de « la petite américaine. C’est la première fois que nous fîmes une affaire su ce sujet : l’assurance médicale de New York nous remboursa les frais de l’opération d’une façon fort avantageuse nous cotant au prix américain et non d’hôpital français. Pendant la convalescence, nous allâmes à Saint Malo, la ville corsaire, encore entourée de remparts impressionnants. Et là, face à la mer, repose Chateaubriand.

Je voudrais aussi vous signaler comme voyage très intéressant celui que nous fîmes en 1959 en Dordogne. La date est importante car quelques temps après les caves de Lascaux se fermaient au public. Il semble qu’hélas, ces peintures préhistoriques, conservées en parfait état pendant del millénaires, n’ont pu supporter le contact de notre respiration. Elles furent découvertes par hasard par deux jeunes garçons en 1941 pendant la guerre. En vingt ans elles ont été atteintes d’un fongus inexorable mortel que détruit la pigmentation primitive et de coup ce spécimen merveilleux de l’art de nos lointains ancêtres. Le paysage de la Dordogne est, à mon avis, l’un des plus beaux, l’un des plus paisibles, l’un des plus poétiques de France. J’ai hâte d’y retourner : ses longues rivières bordées de hauts peupliers sont un enchantement.

Voyage en Alsace : Kaisering où naquit le grand humaniste Albert Schweitzer. Colmar et son musée où se trouve le superbe triptyque de Grünewald. Ensuite Strasbourg sur le Rhin. Je contemplais rêveuse ce fleuve qui a fait couler tant d’encre… et de sang.

Gau on, gausa bera, itzasu lo, bia hartio

Ma grand’mère, habitait a Hasparren, une très vieille demeure. Grâce à son âge et à une loi qui la protégeait, elle ne pouvait être délogée. Les propriétaires étaient des boulangers cossus qui avaient fait de gros sous. Ils attendaient avec impatience le décès de la locataire récalcitrante, pur augmenté le confort de la piètre demeure… et son loyer. Ma grand’mère était là depuis voilà 50 ans. C’était à désespérer !.. Il s’agissait d’un rez de chaussée au sol en terre battue : un palier conduisait au premier étage par un escalier en bois. Là se trouvait l’unique chambre à coucher avec ses deux grands lit Empire et une commode où se posait à une jolie cuvette en faïence fleurie et sa cruche assortie. Là, au petit matin, nous nous débarbouillions aussi rapidement que possible le visage avec l’eau glacée. En bas, à droite, la cuisine assez ample, qui servait aussi de salle à manger et où l’on recevait les visites éventuelles. Un grand placard, rempli de pots de confitures et de confits de porc, garnissait tout un mur. Une cheminée à même le sol avec un joli feu de bois qui était la seule source de chauffage et avec sa marmite en cuivre, suspendue à la crémaillère où cuisait soit la soupe de légumes, soit un plat à longue cuisson qui mijotait doucement. Un grand buffet vaisselier était la seule note élégante, pourrais-je dire, de la pièce. Au milieu une table rectangulaire recouverte d’une toile cirée, s’entourait de plusieurs chaises en bois au siège en paille.

Dans un coin, un évier sans eau courante, mais qui déversait quand même ses eaux dans quelque égout, nous obligeait tous les jours à carrier l’eau de la fontaine publique qui n’était pas loin. Un petit réchaud à bombonne de gaz, servait à préparer le café et autres repas rapides. La fenêtre donnait sur une petite place qui constituait tout le monde extérieur de ma grand’mère. Je la vois encore assise là, toute petite, toute ridée, comme une pomme reinette à la fin de l’hiver, ses yeux gris-bleu perdus dans un lointain passé, sa mâchoire édentée s’appuyant sur sa paume droite à demi arrondie, son bras droit appuyé sur sa paume gauche formant ainsi un angle droit parfait. Elle portait toujours ce même costume de paysanne, sombre de couleur, avec un tablier noir et un fichu noir aussi, qui recouvrait sa tète selon la mode du pays. Elle ne parlait que le basque. Il m’était donc difficile de communiquer avec elle. Oh ! J’avais bien appris quelques mots en basque ! Surtout le soir quand elle montait se coucher, aidée ou plut`t portée par ma tante Catherine que j’affectionnais tout particulièrement. C´’était alors une suite de petites phrases que je débitais sans trop les comprendre : « Gau on, gausa bera, itzasu lo, bia hartio ». Bonsoir, bonne nuit, dormez bien, à demain. J’apprenais aussi quelques chansons basques, la liberté y jouant un rôle important. Ma grand’mère savait lire en basque. Je me rappelle encore de son missel á gros caractères qu’elle consultait souvent.

J’oubliais la porte à gauche du palier qui s’ouvrait sur une chambre sombre à peine éclairée par un soupirail : on y accumulait le bois de chauffage. Dans un coin, se trouvait un cabinet d’aisance s’écoulant dans une fosse plus ou moins septique qui nous incommodait fort. Nous trouvions de manque notre belle salle de bain de Saint Sébastien. Un jour ma mère, toujours décidée, toujours prête à l’action, nous déclara que cela ne pouvait continuer ainsi et qu’elle allait se faire construire une chambre à tout confort moderne, soit, comme elle disait, un pied-à-terre. Alors commença à se dérouler une suite d’événements non prévus. D’abord l’achat d’un terrain (à un km de l’orée du village, à pied), ensuite avec l’aide d’un maître-maçon l’élaboration d’un plan plus que simpliste. En ajoutant ici une belle cuisine, là une superbe salle de bain, et puis, pourquoi pas, trois ou quatre chambres dont l’une servirait de salon-salle à manger, le tout reposant sur un sous-sol utilisable comme garage à l’occasion, l’ensemble entouré d’un jardin et même d’un verger avec ses pommiers et ses cerisiers. Une fois terminé le soit disant pied-à-terre, ma mère se trouva face à une fort charmante maison, un peu isolée, et qu’il n’était pas question de laisser vide toute l’année, exception faite des quelques week-ends que nous pourrions y passer. Donc, il fallait prendre une décision, la plus facile mais moins prudente : louer à un parent. Sans contracte bien sur. Verbalement… Quelques années plus tard me parvenaient outre Atlantique les échos plus ou moins véridique d’une vilaine histoire : ladite charmante maisonnette aurait été le lieu de … rendez-vous de … Nazis.

Vers la mi-décembre, quand il faisait froid (c'est-à-dire moins doux) c’était la grande fête dans le quartier. Tous les voisins se réunissaient pour la cochonnaille chez l’heureux propriétaire de la victime. Chacun aidait de son mieux. Moi je me bornais à rembourrer les intestins bien propres avec la masse de saucisse préparée avec soin par la maîtresse de maison selon une recette secret de famille. Une odeur alléchante régnait partout. La coction des conserves qui nous serviraie3nt d’aliments pendant le reste de l’année, laissait à la surface, des particules nimes de viande et de graisse, qui, une fois écumées, seraient ces délicieux « chichons » en bon français « rillettes » que l’on versait dans de petits pot, recouverts ensuite d’un papier ciré rond que l’on fixait à l’aide d’une ficelle. A cette époque, nous étions loin de craindre le cholestérol et nous étalions les dits chichons sur de belles tranches de pain frais. C’était si bon !..

Ma grand’mère soupirait souvent : « Ah ! Gaichua ! Gaichua ! » Pauvres ! Pauvres de vous ! … Sa vie avait été très dure : à son quatrième enfant, son mari partit pour l’Argentine. Les mauvaises langues disaient qu’il travaillait un jour par semaine … et se reposait six jours … Quand il retourna au pays, malade, ma grand’mère le reçut chez elle et le soigna.

Ce geste vait augmenté s’il se peut, l’amour, le respect que par tradition, déjà lui portaient ses quatre enfants qu’elle avait élevé toute seule pendant de si longues années. Une carte postale de l’époque la montre, installée sur trois marches d’escalier, entourée de grands paniers remplis de pommes qu’elle vendait pour gagner son pain et celui de ses enfants.

Quand commença sa douce et sereine agonie, le tocsin de l’église avisa tous les voisins que sa fin était proche. Il existait un langage de cloches que tout le monde comprenait. Ma tante essaya de prolonger de quelques heures, de quelques secondes cette longue vié qui s’éteignait, en lui faisant avaler, à toutes petites gorgées, un peu de champagne. La veillée funéraire fut très simple. Ma tante m’envoya passer la nuit chez une voisine. De ce fait je ne puis donner des détails sur cette coutume. Le jour des funérailles je revêtais la longue cape traditionnelle, toute noire ainsi. Que le grand capuchon, le tout ayant pour but de cacher l’identité des pleureuses. Ma haute taille me trahissant, je ne passais pas inaperçue. Ma mère était absente. Toujours inquiète, active s’ennuyant sans doute à Hasparren elle était partie un mois avant, jeter un coup d’œil sur ses propriétés de Saint Sébastien qui étaient la source unique de ses revenus. Une désagréable surprise l’attendait : les loyers ayant été figés par le régime franquiste, elle se retrouva dans une situation économique aussi désagréable qu’inattendue. Nous passions un Noël bien triste… Noël 1936.

Janvier, 1937.
En janvier 1937, nous reçûmes une lettre de mon « novio » (terme espagnol très vague) que m’invitait à aller le rejoindre chez lui à Barcelone ainsi qu’une invitation plus formelle de ses parents adressée à ma mère et qui donnait un caractère plus sérieux â l’offerte. Il faut tenir compte qu’à ce moment là l’Espagne était coupée en deux : a l’est le gouvernement républicain légal, à l’ouest, les forces de Franco. Ma mère à qui l’esprit d’aventure n’avait jamais manqué accepta aussitôt la dite invitation. On se donna rendez-vous à Port-Bou : là m’attendait mon « novio » accompagné de son père et d’un chauffeur qui conduisait une voiture officielle. (Mon futur beau-père était tout un personnage)Ainsi commencèrent des espèces de fiançailles si l’on peut leur donner ce nom à une époque où toutes les conventions bourgeoises étaient renversées et devenaient suspectes, dangereuses même.

Les parents de mon « novio » avaient loué pour l’été 1936, une villa (« torre » dans le catalan du pays) sur le littoral à une vingtaine de kms de Barcelone. D’aspect plutôt délavé, elle était cependant assez vaste et confortable à l’intérieur (pour la saison de l’été). Ils avaient naturellement conservé leur appartement en plein centre de la ville.

A cette époque là et durant le reste de 1937, la vie à Barcelone était relativement paisible, une fois qu’on s’habituait à tous ces drapeaux rouge et noir de la FAI (ironiquement les mêmes couleurs que celles des phalangistes de Jose Antonio Primo de Ribera) a tous ces drapeaux rouges de parti communiste, aux gigantesques portraits de Lénine et Staline aux balcons de la Plaza de Cataluña, à toutes les manifestations bruyantes, à tous les changements de noms des cinémas et autres lieux publics. Certes il fallait faire la queue pour tous les aliments. On avait grand soin de s’habiller modestement pour ne pas attirer l’attention. Nous ne portions pas de bas : c’était un luxe. Cependant nous allions aux concerts de musique classique au « Palau de la Musica », au théâtre classique « La Ferestega Domada » en catalan ; « Bodas de Sangre » en espagnol, des « zarzuelas » avec Marcos Redondo (tenor en vogue à l’époque) qui avait du mal à lever le poing fermé à la fin de la représentation. Mais nous allions surtout au cinéma dont les salles portaient des noms des patriotes en vogue (fusillés, morts pour leur cause). En revenant à la maison il faisait très sombre car le couvre-feu était total par crainte des bombardements. Nous avions deux ravitaillements : celui de la ville et celui du village. C’était tricher un peu mais… à la guerre comme à la guerre !... De plus ma future belle-mère avait un cœur d’or et recevait tous les parents et amis en détresse. Nous étions donc nombreux : les uns arrivaient, les autres partaient, c´était un défilé continuel. Elle élevait des lapines dans des cages qui, fidèles à leur rythme biologique mettaient à bas une huitaine de petits lapins régulièrement. Ces petits lapins une fois bien nourris, devenaient notre plat de résistance, hélas ! Journalier… Ne vous étonnez pas si de ce jour je ne commande jamais un lapin en gibelotte au restaurant.

L’ensemble de ces circonstances nous donnait une liberté totale : les deux logements, les va et vient, la mer, la montagne, les « algarrobos » aux branches basses et horizontales, tout invité à l’amour. En mai, je lançai mon ultimatum : je pars ... ou on se marie … Il s’ensuivit une espèce de comédie d’erreur qui, encore, me fait sourire. D’un côté mon futur beau-père, franc-maçon endurci, athée convaincu. De l’autre, ma future belle-maman, très dévote, très franquiste (elle écoutait la radio « del movimiento » tous les soirs et nous tenait au courrante des « nouvelles »). Pour elle, un mariage civil uniquement étai impensable. Elle eut une idée : puisque j’étais française, pourquoi ne pas solliciter les bons offices du consul français ? Cela nous parut assez sensé. Nous nous présentions devant le dit consul, qui tout heureux de faire une plaisanterie au gouvernement de gauche espagnol, nous promis toute sorte de facilités. Au bout de quelques jours nous avions en effet rendez-vous au consulat avec un prêtre embusqué. On nous fit monter à l’étage au-dessus « territoire neutre » deux employés du consulat furent nos témoins et le prêtre bénissait notre union… à quelques mètres des gigantesque effigies de Staline et Lénine…. Six jours après avait lieu la cérémonie civile à la maison, devant un juge d’instruction … et le sourire ravi de mon beau-père. (Ce n’est que bien plus tard, à Cuba que ma belle-mère lui dévoilait le pot aux roses.) Ma mère et ma tante étaient présentes : elles étaient venues tout exprès de Biarritz (où ma tante s’était installée après le décès de ma grand’mère). Ma tante était terrifiée des alarmes de bombardements. Dès qu’elle entendait les sirènes elle tremblait, se bouchait les oreilles, pleurait même, comme si elle avait à ce moment là le pressentiment du sort qui l’attendait quelques années plus tard. En effet elle devait mourir à Biarritz en 1944, dans son propre appartement des suites d’un bombardement anglais.

Nous allâmes a Valencia pour notre voyage de noces en nous arrêtant d’abord a Tarrogona. Valencia était en plein effervescence. Au restaurant, quand je demandais au garçon qui nous servait à table si c’était de la viande de singe, il me répondit, goguenard « Eso, hace tiempo que se acabó ». Au retour dans le train, tous les wagons étaient débordés de soldats qui revenaient dur front. Nous eûmes à dormir à même le sol, dans le couloir, à chaque instant des jambes des pieds nous passaient par-dessus. Je dormis quand même ! Je portais un costume blanc très chic qui naturellement eu besoin d’un bon nettoyage à l’arrivée !.. Au mois de mars, mon mari fut envoyé a Gerona pour quelque temps. Nous évitions ainsi de justesse les terribles bombardements qui firent tant de victimes a Barcelone. Au commencement du mois d’avril, ma mère effrayée, vint me chercher. J’étais enceinte de déjà huit mois. En arrivant à Biarritz, la sage-femme, après m’avoir examinée me dit que l’enfant était très petit et que je devais essayer de gagner du poids. Ma tante et ma mère commencèrent alors à me « bourrer » de telle façon que je devais attendre la disette de Cuba pour reprendre « la Ligne ».

L’appartement de ma tante était très gentil. Il se composait de deux chambres à coucher, l’une d’elle avec une belle cheminée où brûlait un joli feu de bois, une cuisine très claire, une salle-à-manger le tout donnant sur deux l9ongs balcons. La vue était très agréable : nous avions en face une belle propriété avec un grand parc très ombragé. Un tout petit château occupait une extrémité, tandis que de l’autre s’élevait un petit immeuble de deux étages, moderne et joli.

Biarritz était alors débordé de réfugiés basques espagnols. Les commerçants maugréaient que cela allait tuer le tourisme. S’ils avaient su alors que cela n’était que la pointe d’un iceberg !...

Le 7 mai ma fille Mayca naissait à la villa « Mari Carmen » à moitié chemin sur Bayonne. Je m’étais réveillée vers deux heures du matin et j’accouchais vers huit heures du soir. C’était un beau bébé qui pesait selon la sage-femme (et sans balance !) quatre Kilos. Sous prétexte que je ne m’y entendais pas du tout, ma mère et ma tante ne me laissait rien faire exception faite de donner le sein. Ma fille fut dorlotée, bercée, gâtée, promenée à l’excès. Elle était superbe de santé et faisait l’admiration de tout le monde.

Pour lors ma belle-mère et mes belles sœurs étaient arrivées à Biarritz, pressentant la débâcle finale qui devait tarder encore plusieurs mois. Elles s’installèrent au dessus d’une pâtisserie qui sentait très bon. Les larmes aux yeux, ma belle-mère écrivit une lettre à la deuxième épouse de son père (sa mère était morte quand ma belle-mère était encore enfant) une dame anglaise qui jouissait d’une certaine aisance. Elle était veuve et habitait l’Angleterre. Aussitôt cette bonne dame lui envoya régulièrement une mensualité qui leur permit de subsister.

Peu après arrivait ma belle-sœur des Philippines avec son mari, trois enfants et un quatrième en route. Ils fuyaient, disaient-ils l’invasion des Japonais : enfermés dans notre propre tragédie nous n’étions au courant de rien. Peu après ils rentraient en Espagne ce qui nous sembla très étrange. Ils devaient y passer de terribles privations pour finir par s’exiler quelques treize ou quatorze ans après au Venezuela … aidés par nous …

Vers la fin de l’année (1938) ma belle mère alla s’installer avec ses trois filles a Banyuls près de la frontière espagnole sur la Méditerranée : Elle suivait ainsi le conseil de son mari qui prévoyait la fin prochaine de la guerre civile. En effet, au début de l’année 1939 commença l’évacuation en masse des Espagnols de la zone républicaine. Franchir les Pyrénées, en plein hiver, par des chemins de contrebandiers pour éviter la gendarmerie française n’est pas une partie de plaisir. Les plus faibles, les vieillards, les enfants, les malades moururent sans franchir la frontière. Mon beau-père malgré son embonpoint ou plutôt grâce à cette graisse superflue, arriva sain et sauf « chez lui » á Banyuls. Les gendarmes français attendaient cette horde misérable. Rien n’avait été prévu. Rien n’avait été préparé pour accueillir cette foule. Ces épaves furent assignées à la plage de Banyuls et autres localités voisines. Sur le sable, sans toit, sans abri. En février il ne fait pas bon passer les nuits sur la plage de Banyuls. Beaucoup moururent faute de soins, de chaleur, de nourriture adéquate. C’est une vilaine tache qui assombrit le gouvernement Blum, malgré son bon vouloir humanitaire… Il n’avait rien prévu, rien préparé. Les volontaires cubains de la Brigade Internationale n’avaient pas perdu leur bonne humeur : ils chantaient sur un rythme de conga le refrain suivant :

Allez, allez…
Reculez.. bis : Leitmotiv des gendarmes français
Que tenemos que echar un pie
De Cerbère à Argeles…..

Les soit –disantes démocraties européennes ne se précipitaient pas à ouvrir leurs portes : elles les entrebâillèrent à peine pour laisser passer un mince filet d’heureux privilégies. Devant cette hospitalité plutôt minable, beaucoup d’Espagnols optèrent pour leur retour à leur pays via Irun. Le sort qui les attendait n’était pas meilleur : Par exemple des milliers furent enfermes dans la Plaza de Toros de San Sebastian. Les uns furent fusillés, d’autres incarcérés. Tous eurent à souffrir les privations imposées par les Alliés à ce pays ami d’Hitler et de Mussolini. La famine régna longtemps après la guerre civile. Une photo des deux tantes de Madrid nous les montre à l’époque la peau sur les os.

Mais revenons à Banyuls. Grâce à la présence de ma belle mère dans cette localité, mon beau père évita donc la plage de Banyuls. Il en fut de même pour mon mari. Ma belle sœur Chiki guettait toutes les arrivés des fugitifs sur la place centrale. Elle avait à son bras un pardessus d’homme. Un jour elle aperçut enfin son frère et, profitant de la distraction momentanée des gendarmes elle lui jeta vivement le par-dessus sur les épaules pour dissimuler son uniforme militaire et les deux coururent se réfugier dans la maison louée à cet effet quelque temps auparavant. Ils arrivèrent les deux « chez eux » sans encombrement. Mon mari fut alors pris d’une forte fièvre qui dura une semaine. Sur le moment elle fut attribuée a un épuisement total. Plus tard nous nous sommes demandé si c’était plutôt le prélude de son problème néphrétique qui allait peser si fort sur notre vie. Une semaine après tout à fait remis, il prit le train pour Biarritz : rasé de près, habillé de son costume correct, bien coiffé, son billet de chemin de fer à la main, il passa l’inspection des gendarmes soupçonneux qui parcouraient les wagons à la recherche des fugitifs. En effet, beaucoup de fuyards, aiguisés par la faim, volaient les fermes isolées.

J’attendais mon mari sur le quai de la gare de Biarritz à 7h du matin : c’était la joie, le bonheur complet. C’était « La Vie en Rose ».

Quand il me prend dans ses bras

Qu’il me parlé tout bas ….

Et cependant des histoires épouvantables nous arrivaient ça et là : dans les camps de concentration fébrilement constitués, si l’on peut dire, dans des camps de concentration français, beaucoup moururent. Beaucoup de leurs camarades forcés s’emparèrent de leurs pièces d’identité, soit pour camoufler un passé un peu louche, soit pour avoir droit à un visa pour un pays quelconque d’Amérique. Beaucoup restèrent en France et plus tard furent très actifs dans la Résistance qui joua un rôle important dans la lutte contre le Nazisme. Les premières troupes qui délivrèrent Paris étaient composées en partie par des exiles espagnols.

A Biarritz, en février, mars, avril et moitié mai, 1939, nous étions heureux, insouciantes. Nous parlions avec enthousiasme de l’avenir, de notre possible départ por l’Amérique. C’était un bonheur éphémère, fragile,. Mais nous étions si jeunes !...

Ici je veux rendre hommage à ma tante Catherine qui nous hébergea si longtemps malgré ses maigres ressources. Elle avait une pension de veuve de guerre, de la « Grande » et quelques économies. A ce moment là je n’avais la moindre idée de la comptabilité d’un foyer. Je trouvais tout naturel de continuer à vivre aux dépens des autres. Quand j’appris plus tard qu’elle avait été obligée de louer une chambre à un Allemand pendant l’occupation, je me sentis piquée à vif, ternie dans mon honneur de Française. Plus tard je compris enfin que l’inflation est une chose bien douloureuse surtout pour les retraites qui ne dispose que d’une maigre pension qui reste stationnaire. Elle m’avait faite son héritière, et cette nouvelle me parvint avec quelque retard après sa mort survenue pendant un bombardement anglais en 1944. Je me suis souvent demandé quel objectif pouvait se trouver là. Peut-être l’aérodrome de Parme… le document qui m’annonçait mon droit à son tout petit héritage, me proclamait d’abord gravement, que j’appartenais à la race aryenne. J’éclatais de rire mais mon mari ne trouva pas ça amusant. Enfin en 1953-1954 l’argent me parvenait à New York et j’achetais un fauteuil (mi-Louis XV) que je conserve encore dans ma chambre et un tapis qui a longtemps disparu. Je sus par la suite que les meubles de sa chambre qui étaient restés intact (la bombe tomba sur la cuisine et le palier) étaient destinés à son autre filleule Catherine Laxague, la fille de mon cousin Pierre d’Hasparren. Sans que j’en ai le moindre souvenir j’ai l’impression que se fut ma tante qui, s’occupa exclusivement de moi pendant ma plus tendre enfance. Je sais que je l’aimais autant que ma vraie mère. Je l’ai souvent dit : j’ai été très gâtée, très aimée.

19 juillet 1936

Le dimanche 19 juillet, en faisant notre habituelle promenade dominicale ma mère et moi, nous constations avec surprise de nombreux petits groupes de gens sur La Concha, à l’avenue principale et un peu, partout, chuchotant, l’air inquiet. “¿Que pasa?” Des réponses évasives, des explications que nous ne comprenions pas, et enfin les mots terribles “La guerre civile à éclaté …”.

Le pays basque catholique s’était range au côté du gouvernement légal, républicain et athée qui lui avait fait la promesse de respecter les anciens “Fueros”, soit, un commencement d’autonomie. Franco ne pardonna jamais cette décision. La France et l’Angleterre se croisaient des bras se réfugiant dans la stupide “Non Intervention”, tandis que Hitler et Mussolini s’en donnaient à cœur joie de faire l’essai de leurs nouvelles armes sur la population civile (côté républicain) en général et sur Guernica en particulier.

Mais je m’avance aux événements. À Saint Sébastien, quelques articles de ravitaillement commencèrent à manqué un peu. Ma mère toujours inquiète, toujours prête à l’action, me dit un jour: “Ecoute, la semaine dernière, en passant par Loyola (environs 3 kms) j’ai vu un écriteau annonçant qu’on vendait des œufs frais. Allons y, ça nous fera une petite promenade”. J’acquise, ai faute de mieux. Nous longeâmes l’Urumea que n’avait pas encore acquis son odeur nauséabonde. En arrivant à Loyola ma mère hésita un peu “Je ne m’y reconnais pas. Je crois que c’est par ici “Nous nous engageâmes dans un étroit passage flanqué des deux côtés para une rangée de maisons rustiques. Tout d’un coup le passage s’élargissait en une vaste cour complètement cerclée par des constructions modesties, genre fermes. Des chiens aboyèrent très brièvement. Silence. Ma mère commença à crier en son Espagnol fortement accentué à la française: “¿No hay nadie?”. Une angoisse me saisit à la gorge. “Maman, maman, partons… partons” “Ah – C’est que je veux mes œufs frais, moi!” “Maman, regarde, nous sommes entourées de gens!” En effet! Silencieusement, comme des phantasmes, des ombres étaient apparues, des femmes pales, des hommes non rasés, à la chevelure longue, quelques enfants mal vêtus. C’était peut-être mon imagination, mais il me sembla apercevoir cachés derrière quelques dos un long objet, fusils ou bâtons. Ma mère sursauta: “Yo quiero huevos frescos! Quoi? Qu’est-ce que tu dis? Ah! Mon Dieu! Tu as raison! Partons! Partons! “Une fois sorties de la souricière ma mère commença à trembler: “Quelle horreur! Ah! … Qu’est-ce qui aurait pu nous arriver!”. Jusqu’au jour d’aujourd’hui j’ai toujours cru que c’était le fort accent français de ma mère que avait été notre passeport vers le liberté, et… peut-être… la vie!

Vers la mi-septembre, les Requetés de Navarre et les forces de Franco nous coupant la retraite vers la France, le gouvernement de Léon Blum décida de nous rapatrier, nous les citoyens français. Un bateau de guerre ancré au large. à bord, on nous accueillit comme les naufragés ayant subi d’affreuses privations. Nous regardions, étonnés tous ce branle-bas, on nous entourait d’attentions, de sollicitude, de petits soins, on nous servait de délicieux canapés, on nous versait du bon vin français pour remonter notre moral, on nous aurait enveloppé tendrement de couverture mais le temps ne se prêtait pas à cette marque de3 compassion. à Saint Jean de Luz une foule curieuse nous attendait au d´barquement. Il s’en suivit un amusant quid pro quo au sujet d’une Africaine qui était parmi les nôtres et la station de bifurcation de Biarritz, La Négresse. On nous vaccina et … nous laissa partir. Je ne me souviens d’aucun autre détail.

Nous arrivâmes à Hasparren.

1918-1936

Je suis née à Saint Sébastien, Espagne, à vingt kms de la frontière avec la France. Mes parents, d’origine très humble, avaient émigre chacun de leur cote, ma mère d’Hasparren, dans le pays basque français, mon père d’Os Massillon dans le Béarn, à une trentaine de Kms de Pau ou s’élève le château du bon roi Henri.

Saint Sébastien était à l’époque (circa 1905) une ville estivale très à la mode, la cour espagnole y séjournent une partie de l’été avec le roi Alfonso XIII et sa reine Victoria Eugenia, petite-fille de la reine Victoria d’Angleterre. Il m’a été conte, qu’environ à cette époque, plusieurs célèbres espions s’y donnaient rendez-vous, entre autre la fameuse Mata Hari. Mes parent se connurent donc à Saint Sébastien, ils s’aimèrent, se marièrent, et, à force de travail, firent une toute petite fortune. On peut dire qu’ils firent leur Amérique en Espagne.

J’étais la benjamine, ayant un frère de douze ans mon aine et une sœur de huit plus âgée. Mon enfance à été très heureuse, très choyée. Au pays basque nous avons un sentiment très vif de la famille malgré notre caractère impétueux.

J’ai donc passe mes vacances et les longs week-ends en France, soit chez ma grand mère à Hasparren, soit chez ma tante à Sant Jean Pied de Port, ou à Artix dans le Béarn.

Le régime basque est assez matriarcal: la mère commande, les autres obéissent. Ce qui n’empêche qu’à la champagne, elle ne s’assit jamais à table, affaire à servir les autres. à la ville, les gens sont plus sophistiques et n’observent pas ces coutumes.

Je suis allée d’abord aux Ecoles Françaises de Saint Sébastien. C’était un école laïque (régie il me semble par le gouvernement français): elle était fréquentée surtout par les enfants d’ouvriers espagnol aux idées libérales qui évitaient ainsi les écoles d’ordres religieux et les écoles de l’Etat à forte ambiance religieuse. La, j’appris à lire, à écrire, à compter. L’école était mixte. à l’âge de neuf ans, mes parents m’envoyèrent à un pensionnat de jeunes filles, Notre Dame, dirige par des religieuses françaises dont la mission principale était d’enseigner le Français aux fillettes de la bourgeoisie espagnole. Je suis restée la, soit comme demi-pensionnaire, soit comme interne jusqu’a l’âge de quatorze ans. Dans le premier cas, l’autobus venait me chercher à domicile ver huit heures du matin et me ramenait vers sept heures du soir. Je passais donc la journée entière au pensionnat, laissant ainsi entière liberté à mes parents qui travaillaient. Nous avions classes toute la matinée avec une courte recréation vers dix heures. à midi, nous prenions notre repas au réfectoire, aux murs blancs, aux longes tables et bancs de bois nu. Le menu se composait généralement d’un plat de haricots, ou de lentilles, ou de riz, accompagne d’un morceau de viande ou de poisson ou d’un œuf à la rigueur; comme boisson, de l’eau fraiche; comme dessert un fruit frais, orange ou pomme, ou, en hiver une compote de fruits. Ensuite nous avions recréation: nous jouions à la pelote, au ballon, à colin-maillard, à la ronde… etc… Toute l’après-midi nous avions classes jusqu’a 4h. Nous avions alors recréation, agrémentée du gouter, invariablement un morceau de pain frais et un bille de chocolat que nous croquions à belles dents. Ensuite nous avions études jusqu’a l’heure de l’autobus qui nous ramenait à la maison. Chez moi nous observions les habitudes françaises et prenions notre repas vers 8h, tandis que mes camarades espagnoles observaient l’horaire du pays soit 9h et même plus tard… Le jeudi après-midi était entièrement dédié à la couture. Nous apprenions à coudre, à broder, à faire des boutonnières, et surtout, oh surtout!… à faire des reprises! Ces reprises: c’étaient de véritables chefs d’œuvre!… Ou sont les neiges d’antan!…

Les jeudis et les dimanches pour les internes, il y avait de longues promenades à pied sur la montagne voisine “Monte Ulia” qui domine la ville et la mer. C’est une vue magnifique!... Nous portions tous les jours un uniforme noir avec un grand col Claudine, blanc et amidonne, agrémente d’une lavallière rouge moirée, nouée sur le devant. Une grande cape noire, légère en été, en laine en hiver, ainsi que un chapeau noir classique, complétaient notre toilette. J’oubliais les bas noirs et souliers noirs. Tous les mos, quatre superbes rubans de couleur différente, récompensaient les efforts du meilleur d’entre nous en religion, conduite, application et ordre. Celui-ci était mauve et je ne le méritais pas souvent.

La religion tenait naturellement une grande place dans notre vie: catéchisme, ancien et nouveau testament, prières du matin et du soir, Messe très souvent, tous les jours pour les internes… Les jours de couture, l’une d’entre nous lisait la vie des saints ou autre lecture édifiante.

Une grande place était aussi réservée à la musique: Presque tout le monde étudiait le piano ou autre instrument musical. Tout le monde chantait… plus ou mois juste, et nous unissions nos efforts en des chorales à quatre voix. Une fois l’an, nous préparions avec grand enthousiasme une pièce de théâtre que tous les parents venaient admirer et applaudir. Mes dos histrioniques étant tells, je finissais toujours comme figurante parmi la foule de paysannes qui remplissaient le fond de la scène. De toutes façons, je trouvais très amusant de se déguiser et de se maquiller. En revanche, ma sœur Henriette étant douée d’une voix de soprano bien timbrée, devenait la primadonna de l’Orphéon Donostiarra, ce qui nous valut de jolis petits voyages ça et la. Je me rappelle surtout de la représentation de l’opéra basque “Maintena” dans le joli parc de Saint Jean de Luz, à cote de l’Eglise anglicane... Par ailleurs, l’Orphéon Donostiarra avait trouvé une mine d’or dans les chorales et chansons folkloriques, russes interprétées... en basque. Pendant longtemps j’ai donc cru qu’il s’agissait de chansons basques. Vingt ans après, assistant à Caracas, Venezuela, à une chorale de “Cosaques Du Don” je fus agréablement surprise d’entendre une chanson basque... chante en russe. Quel ne fut mon étonnement, en consultant mon programme, d’y voir imprime le nom bien russe du compositeur. Grace à cette erreur, j’ai toujours conserve dans mon cœur une place spéciale pour la musique russe. En ce temps la, la T.V était encore un rêve lointain, la radio balbutiait à peine, le phonographe était manuel et braillard. Je complétais mon éducation de musique classique de façon fort étonnante (j’exclue mes six ânées d’études de piano qui furent mon cauchemar) Tous les dimanches (mon père étant décède à conséquences de gaz asphyxiants de la “Grand Guerre”), ma mère nous faisait suivre tous les dimanches après-midi un rituel inébranlable: d’abord une longue promenade au bord de la mer, pur nous rafraichir les poumons et nous dégourdir les jambes; pus c’était le tour du palais et papilles gustatives nous allions prendre le gouter dans un grand café rempli de monde. Pour moi: “chocolate con churros y agua con azucarillo” qui faisait mes délices. A travers le brouhaha de consommateurs bruillants les ineffables accords de Schubert, Mozart, Beethoven, Granados, Falla, Albéniz, parvenaient à mes oreilles. Trois pitoyables musiciens, perches sur un petit balcon rond surélève, s’épuisaient à nous nourrir spirituellement. Je n’en faisais fi. Ce n’est que bien plus tard que je compris que mon être tout entier s’était imprègne comme par osmose de cette musique qui serait la joie de mon âge mur.

Apres le gouter c’était le spectacle: les yeux, l’imagination, le couleur. Nous allions parfois au théâtre, assistant aux oeuvres du classique espagnol, mais beaucoup plus souvent nous allions au cinéma dont je raffolais. Les stars de Hollywood étaient mes idoles et je connaissais beaucoup mieux l’habitat du Far-West que celui de mon propre pays.

Ma mère avait du caractère. Mon amour filial m’impose cet euphémisme. Disons qu’elle faisait honneur à son héritage ethnique. Elle avait un sens inné de l’art, de la musique, de tout ce qui était beau et bien, une faim insatiable de tout ce qui lui avait manqué dans son enfance, son adolescence, sa jeunesse. Elle nous pavoisait ma sœur et moi comme des trophées bien mérités. Elle était libérale et conservatrice à la fois. J’ai plaisir à penser que j’avais tète de son sein droit son inextricable héritage religieux, et de son sein gauche, mes idées humanitaires, mon amour de la liberté, ma conscience de la souffrance des déshérites de la fortune. Elle nous imposait doc sa volonté sans se soucier de nos gouts particuliers, nous habillant selon “le dernier cri de Paris”: je portais des jupes très courtes (The Roaring Twenties), des gants blancs, des chapeaux qui me donnaient mal à la tète. Je fus une des premières à porter un costume de bain “Jantzen” à la nageuse plongeante, qui laissait mes cuisses exposées au regard public, tandis que les autres jeunes filles portaient pudiquement des jupes jusqu’aux genoux selon la mode du pays. Il y à peu, un vieil ami et camarade de classe, me disait l’admiration que provoquaient mes longues jambes. Nos avons bien ri. Je pense maintenant, qu’en toute chose, ma mère était cinquante ans à l’avance sur son temps.

Ma sœur était douée de tous les dons artistiques. El m’éblouissait par son succès social, sa facilite pour le dessin la peinture, la broderie, la haute-couture, son chic, ses yeux verts, sa chevelure blonde et courte, son art culinaire exquis. Je me sentais “le patito feo” de la famille: lourde, timide, dengue de grâce. Chaque fois que j’écoute la jolie barcarolle des Contes d’Hoffmann, je me souviens avec émotion de cette mélodie chantée à deux voix par ma sœur accompagnée par son professeur de piano et de chant un mezzo-soprano (ce même professeur de piano, qui me faisait répéter sans cesse des escales, rien que des escales, et qui faillit me punir parce qu’en secret, j’avais appris à jouer, tant bien que mal, Le Beau Danube Bleu et Le Lac de Come).

Je ne vois pas mon frère dans mon enfance: il était souvent absent, soit interne au collège Saint Bernard, soit en apprentissage à Paris, soit faisant son service militaire en France. Je le vois perché sur le haut d’un cabriolet attelé à notre gracieuse jument Titine, et ensuite au Volant e notre première voiture, un Citroën décapotable. En ce temps la (environ 1929) l’auto était encore un luxe à Saint Sébastien.

A quatorze ans, ma mère me change d’école et m’envoya à Bayonne, France, au Pensionnat Largenté. Il était dirige par des Ursulines: la discipline y était plus sévère et les études beaucoup plus fortes. Les sports aussi y prenaient plus de place: nous avions un piste de tennis, plusieurs frontons pour la pelote basque, de la gymnastique et autres sports. Le régime était semblable à celui de Notre Dame, mais, comme je l’ai déjà dit, la discipline beaucoup plus stricte et nos professeurs étaient vraiment excellents. Je fis des progrès spectaculaires subjuguée par la science et l’autorité de mes nouveaux professeurs.

Il nous était absolument défendu d’avoir de petites conversations à deux à l’écart “a deux, le diable est au milieu” nous disait-on. Ce n’est que beaucoup plus tard, en approchant de la soixantaine que je compris l’énormité du sous-entendu.

Pour se conformer à la stupide loi de Jules Ferry, fin de siècle, chaque classe était officiellement assignée à une religieuse... en habit civil. Ce choix pour notre classe était tombe sur “Mademoiselle Marie” (la sous-didi come nous l’appelions irrévérencieusement entre nous) la sous-directrice, qui trahissait l’effort de son suprême sacrifice par sa timidité, son mysticisme, son acné, sa puérilité. C’était malgré tout un excellent professeur de mathématiques qui m‘initia aux mystères de l’algèbre et de la géométrie. Notre professeur de Français portait l’habit religieux. Elle était sévère et sèche. Son visage émacie, son teint de cire, son regard perçant nous en imposaient. Elle lutta longtemps avec mes participes passes. En vain... Un jour, me trouvant au fond de la classe je chuchotais quelques mots à ma voisine. Celle-ci étouffa un fou-rire. Mère ----- me regarda froidement: “Mademoiselle Hourcadette, vous êtes un pince-sans-rire” Je crus discerner dans ses yeux un certain sourire amuse. Nous étions bien loin de savoir, qu’à ce moment même elle luttait déjà contre un adversaire impitoyable, un cancer. Qu’elle nous faisait don de ses dernières énergies, qu’elle essayait de nous transmettre comme héritage, les dernières étincelles de son génie, de son savoir magnifique, de ce pouvoir magique de “communiquer” d’intéresser, de capter nos cervelles volages. Apres une longe absence, elle disparaissait à jamais. Elle avait trente cinq ans. Nous la pleurions à chaudes larmes, c’était notre plus grand hommage. C’était un grand prof.

Au congé suivant, je morigénais l’auteur de ma mésaventure, celui qui cinq ans plus tard deviendrait mon mari. Je lui reprochais de m’avoir mise dans un tel pétrin. J’avais quatorze ans: à l’époque du moins c’était un new prématuré.

Je quittais à regret Largenté y ayant passé les plus heureuses et les plus productives années de mon adolescence.

De là ma mère m’envoya en Angleterre “pour apprendre l’Anglais”. Le destin me joua un joli tour. Je tombais sur une famille anglaise aussi charmante que dénuée de sens pratique. J’étais avide de me plonger dans l’historie et la littérature d’Angleterre, de suivre des cours dans un école. Rien à faire: les clases me seraient données à la maison. Malheureusement pour moi tout le monde parlait un très jolie Français à la maison. Le père3 de famille, Mr. Brown était un peu artiste, il avait à charge une galerie d’art et avait séjourné à Paris avec sa famille pendant plusieurs années. Ils me racontaient entre ravis et “shocked” la scène suivante: un monsieur utilisant un de ces fameux urinoirs ronds et semi-découverts de la capital (supprimés plus tard par De Gaulle) soulevant de sa main libre son chapeau pour saluer respectueusement une dame de sa connaissance qui passait à ce moment plutôt importune … Cette famille anglaise avait été ensuite transférée à New Yoro ù les surprit la fameuse dépression de 1929. Les appointements du père de famille ayant été réduit des ¾, ils décidèrent de retourner en Angleterre. Là, les choses n’allant pas mieux, ils eurent l’idée de recevoir des pensionnaires dans leur foyer. J’étais l’un deux. Ils finirent, la cinquantaine passée par s’exiler là bas … loin… en Australie, espérant y retrouver un peu de l’aisance passée. Avec eux j’appris un peu d’Anglais (à la moindre difficulté nous retombions dans la langue de Molière) à faire des “pies” des “cakes”, à servir le thé, à jouer au tennis, à supporter les émanations du charbon de coke de la cheminée, et à admirer, en montant l’escalier, le seul un de Velazquez qui me regardait, le visage à demi tourné (le reste du visage se reflétant dans un miroir) m’offrant la ligne admirable de son dos, la courbe sinueuse de sa taille et de ses hanches et de son joli postérieur… ils riaient quand je leur disais mon étonnement de voir les victoires françaises (sur les Anglais) en gros caractères sur les textes français, et en tout petits caractères sur les textes anglais. Ainsi s’écrit l’Histoire.

Je quittais l’Angleterre et revenais en Espagne les premiers jours de juillet: j’avais dix huit ans, c’était 1936 et l’avenir m’attendait…..