Friday, May 14, 2010

Gau on, gausa bera, itzasu lo, bia hartio

Ma grand’mère, habitait a Hasparren, une très vieille demeure. Grâce à son âge et à une loi qui la protégeait, elle ne pouvait être délogée. Les propriétaires étaient des boulangers cossus qui avaient fait de gros sous. Ils attendaient avec impatience le décès de la locataire récalcitrante, pur augmenté le confort de la piètre demeure… et son loyer. Ma grand’mère était là depuis voilà 50 ans. C’était à désespérer !.. Il s’agissait d’un rez de chaussée au sol en terre battue : un palier conduisait au premier étage par un escalier en bois. Là se trouvait l’unique chambre à coucher avec ses deux grands lit Empire et une commode où se posait à une jolie cuvette en faïence fleurie et sa cruche assortie. Là, au petit matin, nous nous débarbouillions aussi rapidement que possible le visage avec l’eau glacée. En bas, à droite, la cuisine assez ample, qui servait aussi de salle à manger et où l’on recevait les visites éventuelles. Un grand placard, rempli de pots de confitures et de confits de porc, garnissait tout un mur. Une cheminée à même le sol avec un joli feu de bois qui était la seule source de chauffage et avec sa marmite en cuivre, suspendue à la crémaillère où cuisait soit la soupe de légumes, soit un plat à longue cuisson qui mijotait doucement. Un grand buffet vaisselier était la seule note élégante, pourrais-je dire, de la pièce. Au milieu une table rectangulaire recouverte d’une toile cirée, s’entourait de plusieurs chaises en bois au siège en paille.

Dans un coin, un évier sans eau courante, mais qui déversait quand même ses eaux dans quelque égout, nous obligeait tous les jours à carrier l’eau de la fontaine publique qui n’était pas loin. Un petit réchaud à bombonne de gaz, servait à préparer le café et autres repas rapides. La fenêtre donnait sur une petite place qui constituait tout le monde extérieur de ma grand’mère. Je la vois encore assise là, toute petite, toute ridée, comme une pomme reinette à la fin de l’hiver, ses yeux gris-bleu perdus dans un lointain passé, sa mâchoire édentée s’appuyant sur sa paume droite à demi arrondie, son bras droit appuyé sur sa paume gauche formant ainsi un angle droit parfait. Elle portait toujours ce même costume de paysanne, sombre de couleur, avec un tablier noir et un fichu noir aussi, qui recouvrait sa tète selon la mode du pays. Elle ne parlait que le basque. Il m’était donc difficile de communiquer avec elle. Oh ! J’avais bien appris quelques mots en basque ! Surtout le soir quand elle montait se coucher, aidée ou plut`t portée par ma tante Catherine que j’affectionnais tout particulièrement. C´’était alors une suite de petites phrases que je débitais sans trop les comprendre : « Gau on, gausa bera, itzasu lo, bia hartio ». Bonsoir, bonne nuit, dormez bien, à demain. J’apprenais aussi quelques chansons basques, la liberté y jouant un rôle important. Ma grand’mère savait lire en basque. Je me rappelle encore de son missel á gros caractères qu’elle consultait souvent.

J’oubliais la porte à gauche du palier qui s’ouvrait sur une chambre sombre à peine éclairée par un soupirail : on y accumulait le bois de chauffage. Dans un coin, se trouvait un cabinet d’aisance s’écoulant dans une fosse plus ou moins septique qui nous incommodait fort. Nous trouvions de manque notre belle salle de bain de Saint Sébastien. Un jour ma mère, toujours décidée, toujours prête à l’action, nous déclara que cela ne pouvait continuer ainsi et qu’elle allait se faire construire une chambre à tout confort moderne, soit, comme elle disait, un pied-à-terre. Alors commença à se dérouler une suite d’événements non prévus. D’abord l’achat d’un terrain (à un km de l’orée du village, à pied), ensuite avec l’aide d’un maître-maçon l’élaboration d’un plan plus que simpliste. En ajoutant ici une belle cuisine, là une superbe salle de bain, et puis, pourquoi pas, trois ou quatre chambres dont l’une servirait de salon-salle à manger, le tout reposant sur un sous-sol utilisable comme garage à l’occasion, l’ensemble entouré d’un jardin et même d’un verger avec ses pommiers et ses cerisiers. Une fois terminé le soit disant pied-à-terre, ma mère se trouva face à une fort charmante maison, un peu isolée, et qu’il n’était pas question de laisser vide toute l’année, exception faite des quelques week-ends que nous pourrions y passer. Donc, il fallait prendre une décision, la plus facile mais moins prudente : louer à un parent. Sans contracte bien sur. Verbalement… Quelques années plus tard me parvenaient outre Atlantique les échos plus ou moins véridique d’une vilaine histoire : ladite charmante maisonnette aurait été le lieu de … rendez-vous de … Nazis.

Vers la mi-décembre, quand il faisait froid (c'est-à-dire moins doux) c’était la grande fête dans le quartier. Tous les voisins se réunissaient pour la cochonnaille chez l’heureux propriétaire de la victime. Chacun aidait de son mieux. Moi je me bornais à rembourrer les intestins bien propres avec la masse de saucisse préparée avec soin par la maîtresse de maison selon une recette secret de famille. Une odeur alléchante régnait partout. La coction des conserves qui nous serviraie3nt d’aliments pendant le reste de l’année, laissait à la surface, des particules nimes de viande et de graisse, qui, une fois écumées, seraient ces délicieux « chichons » en bon français « rillettes » que l’on versait dans de petits pot, recouverts ensuite d’un papier ciré rond que l’on fixait à l’aide d’une ficelle. A cette époque, nous étions loin de craindre le cholestérol et nous étalions les dits chichons sur de belles tranches de pain frais. C’était si bon !..

Ma grand’mère soupirait souvent : « Ah ! Gaichua ! Gaichua ! » Pauvres ! Pauvres de vous ! … Sa vie avait été très dure : à son quatrième enfant, son mari partit pour l’Argentine. Les mauvaises langues disaient qu’il travaillait un jour par semaine … et se reposait six jours … Quand il retourna au pays, malade, ma grand’mère le reçut chez elle et le soigna.

Ce geste vait augmenté s’il se peut, l’amour, le respect que par tradition, déjà lui portaient ses quatre enfants qu’elle avait élevé toute seule pendant de si longues années. Une carte postale de l’époque la montre, installée sur trois marches d’escalier, entourée de grands paniers remplis de pommes qu’elle vendait pour gagner son pain et celui de ses enfants.

Quand commença sa douce et sereine agonie, le tocsin de l’église avisa tous les voisins que sa fin était proche. Il existait un langage de cloches que tout le monde comprenait. Ma tante essaya de prolonger de quelques heures, de quelques secondes cette longue vié qui s’éteignait, en lui faisant avaler, à toutes petites gorgées, un peu de champagne. La veillée funéraire fut très simple. Ma tante m’envoya passer la nuit chez une voisine. De ce fait je ne puis donner des détails sur cette coutume. Le jour des funérailles je revêtais la longue cape traditionnelle, toute noire ainsi. Que le grand capuchon, le tout ayant pour but de cacher l’identité des pleureuses. Ma haute taille me trahissant, je ne passais pas inaperçue. Ma mère était absente. Toujours inquiète, active s’ennuyant sans doute à Hasparren elle était partie un mois avant, jeter un coup d’œil sur ses propriétés de Saint Sébastien qui étaient la source unique de ses revenus. Une désagréable surprise l’attendait : les loyers ayant été figés par le régime franquiste, elle se retrouva dans une situation économique aussi désagréable qu’inattendue. Nous passions un Noël bien triste… Noël 1936.

Janvier, 1937.
En janvier 1937, nous reçûmes une lettre de mon « novio » (terme espagnol très vague) que m’invitait à aller le rejoindre chez lui à Barcelone ainsi qu’une invitation plus formelle de ses parents adressée à ma mère et qui donnait un caractère plus sérieux â l’offerte. Il faut tenir compte qu’à ce moment là l’Espagne était coupée en deux : a l’est le gouvernement républicain légal, à l’ouest, les forces de Franco. Ma mère à qui l’esprit d’aventure n’avait jamais manqué accepta aussitôt la dite invitation. On se donna rendez-vous à Port-Bou : là m’attendait mon « novio » accompagné de son père et d’un chauffeur qui conduisait une voiture officielle. (Mon futur beau-père était tout un personnage)Ainsi commencèrent des espèces de fiançailles si l’on peut leur donner ce nom à une époque où toutes les conventions bourgeoises étaient renversées et devenaient suspectes, dangereuses même.

Les parents de mon « novio » avaient loué pour l’été 1936, une villa (« torre » dans le catalan du pays) sur le littoral à une vingtaine de kms de Barcelone. D’aspect plutôt délavé, elle était cependant assez vaste et confortable à l’intérieur (pour la saison de l’été). Ils avaient naturellement conservé leur appartement en plein centre de la ville.

A cette époque là et durant le reste de 1937, la vie à Barcelone était relativement paisible, une fois qu’on s’habituait à tous ces drapeaux rouge et noir de la FAI (ironiquement les mêmes couleurs que celles des phalangistes de Jose Antonio Primo de Ribera) a tous ces drapeaux rouges de parti communiste, aux gigantesques portraits de Lénine et Staline aux balcons de la Plaza de Cataluña, à toutes les manifestations bruyantes, à tous les changements de noms des cinémas et autres lieux publics. Certes il fallait faire la queue pour tous les aliments. On avait grand soin de s’habiller modestement pour ne pas attirer l’attention. Nous ne portions pas de bas : c’était un luxe. Cependant nous allions aux concerts de musique classique au « Palau de la Musica », au théâtre classique « La Ferestega Domada » en catalan ; « Bodas de Sangre » en espagnol, des « zarzuelas » avec Marcos Redondo (tenor en vogue à l’époque) qui avait du mal à lever le poing fermé à la fin de la représentation. Mais nous allions surtout au cinéma dont les salles portaient des noms des patriotes en vogue (fusillés, morts pour leur cause). En revenant à la maison il faisait très sombre car le couvre-feu était total par crainte des bombardements. Nous avions deux ravitaillements : celui de la ville et celui du village. C’était tricher un peu mais… à la guerre comme à la guerre !... De plus ma future belle-mère avait un cœur d’or et recevait tous les parents et amis en détresse. Nous étions donc nombreux : les uns arrivaient, les autres partaient, c´était un défilé continuel. Elle élevait des lapines dans des cages qui, fidèles à leur rythme biologique mettaient à bas une huitaine de petits lapins régulièrement. Ces petits lapins une fois bien nourris, devenaient notre plat de résistance, hélas ! Journalier… Ne vous étonnez pas si de ce jour je ne commande jamais un lapin en gibelotte au restaurant.

L’ensemble de ces circonstances nous donnait une liberté totale : les deux logements, les va et vient, la mer, la montagne, les « algarrobos » aux branches basses et horizontales, tout invité à l’amour. En mai, je lançai mon ultimatum : je pars ... ou on se marie … Il s’ensuivit une espèce de comédie d’erreur qui, encore, me fait sourire. D’un côté mon futur beau-père, franc-maçon endurci, athée convaincu. De l’autre, ma future belle-maman, très dévote, très franquiste (elle écoutait la radio « del movimiento » tous les soirs et nous tenait au courrante des « nouvelles »). Pour elle, un mariage civil uniquement étai impensable. Elle eut une idée : puisque j’étais française, pourquoi ne pas solliciter les bons offices du consul français ? Cela nous parut assez sensé. Nous nous présentions devant le dit consul, qui tout heureux de faire une plaisanterie au gouvernement de gauche espagnol, nous promis toute sorte de facilités. Au bout de quelques jours nous avions en effet rendez-vous au consulat avec un prêtre embusqué. On nous fit monter à l’étage au-dessus « territoire neutre » deux employés du consulat furent nos témoins et le prêtre bénissait notre union… à quelques mètres des gigantesque effigies de Staline et Lénine…. Six jours après avait lieu la cérémonie civile à la maison, devant un juge d’instruction … et le sourire ravi de mon beau-père. (Ce n’est que bien plus tard, à Cuba que ma belle-mère lui dévoilait le pot aux roses.) Ma mère et ma tante étaient présentes : elles étaient venues tout exprès de Biarritz (où ma tante s’était installée après le décès de ma grand’mère). Ma tante était terrifiée des alarmes de bombardements. Dès qu’elle entendait les sirènes elle tremblait, se bouchait les oreilles, pleurait même, comme si elle avait à ce moment là le pressentiment du sort qui l’attendait quelques années plus tard. En effet elle devait mourir à Biarritz en 1944, dans son propre appartement des suites d’un bombardement anglais.

Nous allâmes a Valencia pour notre voyage de noces en nous arrêtant d’abord a Tarrogona. Valencia était en plein effervescence. Au restaurant, quand je demandais au garçon qui nous servait à table si c’était de la viande de singe, il me répondit, goguenard « Eso, hace tiempo que se acabó ». Au retour dans le train, tous les wagons étaient débordés de soldats qui revenaient dur front. Nous eûmes à dormir à même le sol, dans le couloir, à chaque instant des jambes des pieds nous passaient par-dessus. Je dormis quand même ! Je portais un costume blanc très chic qui naturellement eu besoin d’un bon nettoyage à l’arrivée !.. Au mois de mars, mon mari fut envoyé a Gerona pour quelque temps. Nous évitions ainsi de justesse les terribles bombardements qui firent tant de victimes a Barcelone. Au commencement du mois d’avril, ma mère effrayée, vint me chercher. J’étais enceinte de déjà huit mois. En arrivant à Biarritz, la sage-femme, après m’avoir examinée me dit que l’enfant était très petit et que je devais essayer de gagner du poids. Ma tante et ma mère commencèrent alors à me « bourrer » de telle façon que je devais attendre la disette de Cuba pour reprendre « la Ligne ».

L’appartement de ma tante était très gentil. Il se composait de deux chambres à coucher, l’une d’elle avec une belle cheminée où brûlait un joli feu de bois, une cuisine très claire, une salle-à-manger le tout donnant sur deux l9ongs balcons. La vue était très agréable : nous avions en face une belle propriété avec un grand parc très ombragé. Un tout petit château occupait une extrémité, tandis que de l’autre s’élevait un petit immeuble de deux étages, moderne et joli.

Biarritz était alors débordé de réfugiés basques espagnols. Les commerçants maugréaient que cela allait tuer le tourisme. S’ils avaient su alors que cela n’était que la pointe d’un iceberg !...

Le 7 mai ma fille Mayca naissait à la villa « Mari Carmen » à moitié chemin sur Bayonne. Je m’étais réveillée vers deux heures du matin et j’accouchais vers huit heures du soir. C’était un beau bébé qui pesait selon la sage-femme (et sans balance !) quatre Kilos. Sous prétexte que je ne m’y entendais pas du tout, ma mère et ma tante ne me laissait rien faire exception faite de donner le sein. Ma fille fut dorlotée, bercée, gâtée, promenée à l’excès. Elle était superbe de santé et faisait l’admiration de tout le monde.

Pour lors ma belle-mère et mes belles sœurs étaient arrivées à Biarritz, pressentant la débâcle finale qui devait tarder encore plusieurs mois. Elles s’installèrent au dessus d’une pâtisserie qui sentait très bon. Les larmes aux yeux, ma belle-mère écrivit une lettre à la deuxième épouse de son père (sa mère était morte quand ma belle-mère était encore enfant) une dame anglaise qui jouissait d’une certaine aisance. Elle était veuve et habitait l’Angleterre. Aussitôt cette bonne dame lui envoya régulièrement une mensualité qui leur permit de subsister.

Peu après arrivait ma belle-sœur des Philippines avec son mari, trois enfants et un quatrième en route. Ils fuyaient, disaient-ils l’invasion des Japonais : enfermés dans notre propre tragédie nous n’étions au courant de rien. Peu après ils rentraient en Espagne ce qui nous sembla très étrange. Ils devaient y passer de terribles privations pour finir par s’exiler quelques treize ou quatorze ans après au Venezuela … aidés par nous …

Vers la fin de l’année (1938) ma belle mère alla s’installer avec ses trois filles a Banyuls près de la frontière espagnole sur la Méditerranée : Elle suivait ainsi le conseil de son mari qui prévoyait la fin prochaine de la guerre civile. En effet, au début de l’année 1939 commença l’évacuation en masse des Espagnols de la zone républicaine. Franchir les Pyrénées, en plein hiver, par des chemins de contrebandiers pour éviter la gendarmerie française n’est pas une partie de plaisir. Les plus faibles, les vieillards, les enfants, les malades moururent sans franchir la frontière. Mon beau-père malgré son embonpoint ou plutôt grâce à cette graisse superflue, arriva sain et sauf « chez lui » á Banyuls. Les gendarmes français attendaient cette horde misérable. Rien n’avait été prévu. Rien n’avait été préparé pour accueillir cette foule. Ces épaves furent assignées à la plage de Banyuls et autres localités voisines. Sur le sable, sans toit, sans abri. En février il ne fait pas bon passer les nuits sur la plage de Banyuls. Beaucoup moururent faute de soins, de chaleur, de nourriture adéquate. C’est une vilaine tache qui assombrit le gouvernement Blum, malgré son bon vouloir humanitaire… Il n’avait rien prévu, rien préparé. Les volontaires cubains de la Brigade Internationale n’avaient pas perdu leur bonne humeur : ils chantaient sur un rythme de conga le refrain suivant :

Allez, allez…
Reculez.. bis : Leitmotiv des gendarmes français
Que tenemos que echar un pie
De Cerbère à Argeles…..

Les soit –disantes démocraties européennes ne se précipitaient pas à ouvrir leurs portes : elles les entrebâillèrent à peine pour laisser passer un mince filet d’heureux privilégies. Devant cette hospitalité plutôt minable, beaucoup d’Espagnols optèrent pour leur retour à leur pays via Irun. Le sort qui les attendait n’était pas meilleur : Par exemple des milliers furent enfermes dans la Plaza de Toros de San Sebastian. Les uns furent fusillés, d’autres incarcérés. Tous eurent à souffrir les privations imposées par les Alliés à ce pays ami d’Hitler et de Mussolini. La famine régna longtemps après la guerre civile. Une photo des deux tantes de Madrid nous les montre à l’époque la peau sur les os.

Mais revenons à Banyuls. Grâce à la présence de ma belle mère dans cette localité, mon beau père évita donc la plage de Banyuls. Il en fut de même pour mon mari. Ma belle sœur Chiki guettait toutes les arrivés des fugitifs sur la place centrale. Elle avait à son bras un pardessus d’homme. Un jour elle aperçut enfin son frère et, profitant de la distraction momentanée des gendarmes elle lui jeta vivement le par-dessus sur les épaules pour dissimuler son uniforme militaire et les deux coururent se réfugier dans la maison louée à cet effet quelque temps auparavant. Ils arrivèrent les deux « chez eux » sans encombrement. Mon mari fut alors pris d’une forte fièvre qui dura une semaine. Sur le moment elle fut attribuée a un épuisement total. Plus tard nous nous sommes demandé si c’était plutôt le prélude de son problème néphrétique qui allait peser si fort sur notre vie. Une semaine après tout à fait remis, il prit le train pour Biarritz : rasé de près, habillé de son costume correct, bien coiffé, son billet de chemin de fer à la main, il passa l’inspection des gendarmes soupçonneux qui parcouraient les wagons à la recherche des fugitifs. En effet, beaucoup de fuyards, aiguisés par la faim, volaient les fermes isolées.

J’attendais mon mari sur le quai de la gare de Biarritz à 7h du matin : c’était la joie, le bonheur complet. C’était « La Vie en Rose ».

Quand il me prend dans ses bras

Qu’il me parlé tout bas ….

Et cependant des histoires épouvantables nous arrivaient ça et là : dans les camps de concentration fébrilement constitués, si l’on peut dire, dans des camps de concentration français, beaucoup moururent. Beaucoup de leurs camarades forcés s’emparèrent de leurs pièces d’identité, soit pour camoufler un passé un peu louche, soit pour avoir droit à un visa pour un pays quelconque d’Amérique. Beaucoup restèrent en France et plus tard furent très actifs dans la Résistance qui joua un rôle important dans la lutte contre le Nazisme. Les premières troupes qui délivrèrent Paris étaient composées en partie par des exiles espagnols.

A Biarritz, en février, mars, avril et moitié mai, 1939, nous étions heureux, insouciantes. Nous parlions avec enthousiasme de l’avenir, de notre possible départ por l’Amérique. C’était un bonheur éphémère, fragile,. Mais nous étions si jeunes !...

Ici je veux rendre hommage à ma tante Catherine qui nous hébergea si longtemps malgré ses maigres ressources. Elle avait une pension de veuve de guerre, de la « Grande » et quelques économies. A ce moment là je n’avais la moindre idée de la comptabilité d’un foyer. Je trouvais tout naturel de continuer à vivre aux dépens des autres. Quand j’appris plus tard qu’elle avait été obligée de louer une chambre à un Allemand pendant l’occupation, je me sentis piquée à vif, ternie dans mon honneur de Française. Plus tard je compris enfin que l’inflation est une chose bien douloureuse surtout pour les retraites qui ne dispose que d’une maigre pension qui reste stationnaire. Elle m’avait faite son héritière, et cette nouvelle me parvint avec quelque retard après sa mort survenue pendant un bombardement anglais en 1944. Je me suis souvent demandé quel objectif pouvait se trouver là. Peut-être l’aérodrome de Parme… le document qui m’annonçait mon droit à son tout petit héritage, me proclamait d’abord gravement, que j’appartenais à la race aryenne. J’éclatais de rire mais mon mari ne trouva pas ça amusant. Enfin en 1953-1954 l’argent me parvenait à New York et j’achetais un fauteuil (mi-Louis XV) que je conserve encore dans ma chambre et un tapis qui a longtemps disparu. Je sus par la suite que les meubles de sa chambre qui étaient restés intact (la bombe tomba sur la cuisine et le palier) étaient destinés à son autre filleule Catherine Laxague, la fille de mon cousin Pierre d’Hasparren. Sans que j’en ai le moindre souvenir j’ai l’impression que se fut ma tante qui, s’occupa exclusivement de moi pendant ma plus tendre enfance. Je sais que je l’aimais autant que ma vraie mère. Je l’ai souvent dit : j’ai été très gâtée, très aimée.

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